
Jazz à Juan 2026 – Sous les pins de la Pinède Gould, l’Orient mystique de Dhafer Youssef percute les brumes électriques de Morcheeba
Juan-les-Pins, le 11 juillet 2026. Il y a des soirées à Jazz à Juan qui claquent comme un programme parfait. Celle du 11 juillet en fait partie. Deux artistes. Deux continents. Deux langages sonores lancés l’un contre l’autre sous les pins centenaires de la Pinède Gould. Le choc s’annonçait frontal, et c’est bien ce qui rendait cette deuxième grande soirée de la 65e édition si excitante sur le papier.
Dhafer Youssef, ou l’art de faire de l’oud une prière

Dhafer Yousseg,le maître de l’OUd.
Ouverture de feu : le maître tunisien de l’oud et chanteur Dhafer Youssef débarque avec Shiraz, son dernier album — le plus intime, sans doute, de toute sa carrière. Un disque écrit pour son épouse, la cinéaste Shiraz Fradi, où l’amour et la gratitude se mêlent à des zones d’ombre assumées. Rien de sage là-dedans : de la matière brute, transformée en musique.
L’histoire de l’homme vaut le détour. Né à Téboulba, dans une famille de pêcheurs où l’on est muezzin de père en fils, Dhafer Youssef chante depuis l’âge de cinq ans. Direction Vienne à la fin des années 1980, puis une révélation au club de jazz Porgy & Bess, qui va tout changer : greffer le jazz contemporain sur les traditions soufies et le lyrisme arabe, sans jamais trahir l’un au profit de l’autre. Résultat : des collaborations avec Herbie Hancock ou Marcus Miller et une place à part dans le paysage du world jazz — une voix que l’on reconnaît en trois notes.
Sur scène, pour Shiraz, il n’était pas seul : piano, trompette, basse, batterie, guitare invitée… Tout un attirail pensé pour transformer le concert en voyage intérieur. Transe soufie, embardées jazz, confidences amoureuses : pendant une heure, la Pinède a dû quitter la Méditerranée pour dériver ailleurs.
Pour se faire une idée plus précise de ce que cela donnait vraiment sur scène, le lendemain, le 12 juillet, Dhafer Youssef rejouait cette même tournée, « Shiraz », au Festival international de Hammamet, avec Daniel Garcia Diego au piano, Mario Rom à la trompette, Swaéli Mbappé à la basse électrique, Tao Ehrlich à la batterie et Nguyên Lê à la guitare. Au menu : « Eyeblink and Eternity », « Rose Fragrance », « The Epistle of Love », « Zakir Bhai Eternal Longing ». Les échos de cette date tunisienne parlent d’une soirée qui bascule dans le mystique, portée par une communion presque hypnotique avec le public. Le programme exact de la Pinède reste à confirmer, mais cette étape de la tournée donne un excellent aperçu de l’atmosphère qui devait y régner.
Morcheeba, trente ans de trip-hop en apesanteur
Changement de décor brutal. Place à l’électronique organique de Morcheeba, portée par la voix suave de Skye Edwards et la patte de Ross Godfrey. Leur histoire mérite d’être racontée : une rencontre de hasard à Londres, il y a trente ans. Ross, dix-huit ans, multi-instrumentiste du Kent, invite chez lui une jeune chanteuse d’East London dont on lui a vanté le talent. Elle arrive avec sa guitare et chante un morceau. Le courant passe immédiatement. Morcheeba vient de naître, sans le savoir.
Onze albums et plus de dix millions de disques plus tard, le groupe débarque à la Pinède pour défendre Escape the Chaos, son petit dernier — enregistré en groupe, à l’ancienne, entouré de proches et d’invités. Un disque tiraillé, comme souvent chez eux, entre soin électronique et pulsion instrumentale brute. La douceur ne mange jamais la gravité, et inversement.
Pas de setlist confirmée pour la Pinède, mais les autres dates de la tournée « Escape the Chaos » donnent une bonne indication : un cocktail de classiques increvables — « Trigger Hippie », « The Sea », « Rome Wasn’t Built in a Day », « Blood Like Lemonade » — et de titres frais du nouvel album — « Call for Love », « We Live and Die », « Never an Easy Way » —, pour environ une heure trente de concert. Sur cette tournée, les retours de spectateurs décrivent systématiquement la même chose : une salle debout qui chante et se balance d’une seule voix, portée par une Skye Edwards toujours aussi magnétique sur scène.
La Pinède Gould, écrin d’émotions depuis 1960
Impossible de raconter cette soirée sans s’arrêter sur le lieu qui la rend possible. Créée en 1960 en hommage à Sidney Bechet, la Pinède Gould n’a besoin de presque aucun artifice : les pins parasols encadrent la scène, la nuit tombe sur la baie, la mer reste invisible, mais on la sent partout. Miles Davis, Ella Fitzgerald, Ray Charles et Nina Simone y sont tous passés. Soixante-cinq ans plus tard, la magie du lieu opère toujours — ici, la musique ne se contente pas de se faire entendre : elle prend possession de l’espace.
Entre le recueillement habité de Dhafer Youssef et la nonchalance électrique de Morcheeba, cette soirée du 11 juillet a de nouveau prouvé ce qui fait l’ADN du festival : réussir à faire cohabiter, en une seule nuit et sous les mêmes pins, des univers qui n’avaient rien pour se croiser — à part l’émotion qu’ils déclenchent, chacun à sa façon, chez un public venu de toute l’Europe pour cela. Jean-Loup Guest.
