Juan-les-Pins, 18 juillet 2026. Avant-dernière soirée de la 65e édition de Jazz à Juan, et déjà des allures de grand final. Sous les pins de la Pinède Gould, deux visions du jazz se sont répondu le temps d’une nuit : d’un côté, un hommage flamenco à Miles Davis porté par le trompettiste Erik Truffaz ; de l’autre, la nonchalance élégante de Thomas Dutronc, venu swinguer sur les standards qu’il aime. Une soirée dont l’éclectisme a rappelé, une fois de plus, à quel point le langage du jazz peut voyager sans jamais se perdre.
Erik Truffaz et Antonio Lizana, quand Miles Davis traverse les Pyrénées
Premier acte, et changement de décor immédiat : place à l’Espagne, avec une relecture du légendaire Sketches of Spain de Miles Davis. Le concerto d’Aranjuez ouvre le bal — dépouillé, aérien, résolument flamenco — porté par un septet réuni autour d’Erik Truffaz. À ses côtés, le saxophoniste Antonio Lizana et le clarinettiste Renaud Gabriel Pion complètent une section de cuivres et d’anches d’une belle unité, soutenue par Arin Keshishi à la basse, Manuel de la Torre à la batterie, Vincent Thomas aux percussions et Pau Figueres à la guitare flamenca.
Très vite, la danseuse Ana Perez rejoint les musiciens sur scène, costume blanc à franges et talons devenus percussion à part entière — un dialogue frontal entre le jazz et l’âme du flamenco. Entre reprises inspirées de l’album de Miles Davis, comme Will’o the Wisp emprunté à Manuel de Falla ou la mélodie Solea, et compositions originales signées Truffaz et Lizana, le set invente une musique-monde à la fois savante et populaire : cuivres tantôt feutrés, tantôt tonitruants, guitare flamenca distillant un parfum de nostalgie, chant et cante jondo profondément habités. Ce soir-là, on aurait presque pu entendre Miles Davis lui-même glisser que ce n’était pas vraiment du jazz, mais simplement de la musique — la musique qu’il aimait.
Thomas Dutronc, une déclaration d’amour aux standards

Thomas Dutronc , le Dandy du Jazz revisite les standards.
Deuxième acte, et retour à Paris — ou presque. Pour la grande première de son nouveau concept « Jazz & Friends », Thomas Dutronc s’est entouré d’une équipe de complices taillée pour l’occasion : Éric Legnini au piano et au Rhodes, Stéphane Belmondo à la trompette, Rocky Gresset à la guitare, Thomas Bramerie à la contrebasse et Franck Agulhon à la batterie. Une formation resserrée, mais d’une redoutable complicité.
Le concert s’ouvre sur un morceau instrumental, guitare de Dutronc en tête, avant d’aller piocher avec tendresse dans un répertoire qui va de Chet Baker à Michel Legrand — dont Les moulins de mon cœur, popularisé par Françoise Hardy — en passant par Django Reinhardt et une escale parisienne du côté de Jacques Lanzmann, sur cette ville qui s’éveille toujours à cinq heures. Beaucoup de générosité dans les solos, une vraie fluidité dans les arrangements, chaque musicien parfaitement à sa place tout en gardant un espace de liberté qui sied aux mélodies. Le rappel, à l’issue d’un très beau set, aura confirmé ce que la soirée entière semblait démontrer : la richesse infinie et l’universalité du langage musical.
La Pinède Gould, scène de tous les dialogues
Depuis 1960, la Pinède Gould aime réunir, en une seule nuit, des univers qui n’avaient a priori rien pour se croiser. Cette soirée du 18 juillet en aura offert une nouvelle démonstration éclatante : d’un côté l’Espagne du flamenco venue honorer la mémoire de Miles Davis, de l’autre le Paris jazzy et manouche de Thomas Dutronc. Deux façons, radicalement différentes, de faire vivre le jazz aujourd’hui — et une preuve supplémentaire que sous ces pins centenaires, face à la Méditerranée, la musique continue de voyager sans jamais se figer. Jean-Loup Guest.






