
(Caroline du Nord 4/4 – USA) : Voyage au coeur des marais, là où chantent les écrevisses…
Pour conclure cette série de 4 épisodes sur la Caroline du Nord, j’ai choisi un chemin un peu particulier pour vous faire voyager. Aujourd’hui, je ne vous emmène pas sur une île lointaine, ni au sommet d’une montagne… Aujourd’hui, mon voyage ne passe ni par l’avion ni par le train, il passe par un film.
Un film que j’ai découvert récemment sur une célèbre offre de streaming, celle avec un gros N rouge… Un film intitulé : Là où chantent les écrevisses, réalisé par Olivia Newman et adapté du roman de Delia Owens, une biologiste et zoologiste américaine dont c’est le premier et unique roman, un roman qu’elle a écrit alors qu’elle avait déjà 70 ans.
Si vous n’avez pas vu le film ni lu le livre…
Toute l’histoire se situe dans un endroit discret, voire secret. Au fil de mes articles, je vous avais longuement vanté les paysages, les plages et l’art de vivre en Caroline du Nord, mais je ne vous avais pas parlé de cette étendue sauvage… Ce n’est ni la mer, ni la terre. C’est un monde entre les deux : les marais.
Là où l’eau reflète le ciel comme dans un miroir brisé. Les roseaux dansent au vent. Un héron décolle, ses ailes battent lentement. Et, dans le silence… on entend soudain le ronflement brutal d’un bateau à moteur qui fend la tranquillité.
En visionnant ce film — mon coup de cœur absolu de l’été — (je le dis, le redis, je l’avoue), j’ai eu envie de vous ramener dans ce coin du monde qui me séduit tant.
Adoptons un passeport un peu particulier pour voyager !
Dès les premières images, Delia Owens nous conte l’histoire de Kya. Une petite fille abandonnée alors qu’elle n’a que 9 ou 10 ans et qu’elle se retrouve absolument seule au monde, rejetée par son village entier, puis rejetée par les hommes, au point qu’elle en perd son prénom pour devenir « la fille des marais ». Elle vit entièrement seule dans ces lieux qui deviennent pour elle un refuge, un espace d’apprentissage, mais aussi une immense encyclopédie vivante.
Ses professeurs ? Les oiseaux.
Les plantes sont ses livres d’école…
Ses cahiers ? Les coquillages, les plumes, les empreintes laissées dans la boue.
Elle apprend le langage secret de la nature qu’elle lit comme d’autres lisent un livre. Ses cours de récréation et ses terrains de jeu, ce sont les chenaux, les plages de vase, les barques qui filent entre les herbes hautes. Petit à petit, puis en grandissant, seule, Kya vit en osmose avec son environnement, comme si les marais eux-mêmes l’avaient adoptée.
Ce récit aurait pu être une ode à la solitude sauvage, mais il est traversé par d’autres réalités : le rejet de l’autre — sur le modèle de la fameuse chanson « Qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce qu’il fait, qui c’est celui-là ? » — mais aussi les violences faites aux femmes. Kya est humiliée, trahie, soupçonnée… Dans son isolement, elle devient à la fois une coupable idéale et un symbole de résilience. La force du film, c’est justement d’entrelacer la beauté fragile de l’enfance et la brutalité d’un monde qui ne pardonne pas aux femmes d’être libres.
L’histoire de Kya, si intimement liée à celle des marais…
Derrière le destin si particulier de Kya, on trouve le décor des marais de Caroline du Nord. Et ici, le décor n’est pas un simple arrière-plan : il est un personnage à part entière, il est mémoire, il est vie.
Ces marais sont filmés comme des cathédrales liquides. Le bruissement des roseaux, le cri des oiseaux migrateurs, le clapotis de l’eau quand passe un bateau à moteur… On sent presque l’odeur du sel et de la vase, on perçoit la vibration de la vie sauvage. C’est un voyage sensoriel, où chaque plan nous rappelle que la nature n’est pas un décor secondaire, mais bel et bien un personnage à part entière.
La biodiversité

Les tortues des marais sont peu farouches même si elles ne se laissent pas approcher. ©Judith Lossmann
Ce qui frappe aussi, c’est l’amour de l’auteure, Delia Owens, pour cette biodiversité. Elle a su transformer une histoire intime en véritable hommage à un écosystème. Et la réalisatrice, Olivia Newman, a donné chair et souffle à ce paysage en le filmant comme une terre de contrastes : tendre et féroce à la fois.
Ce film est un voyage fabuleux dans l’univers de Kya et dans celui des marais. Il nous invite à quitter notre quotidien pour plonger dans un monde où le temps s’étire au rythme des marées. Regarder ce film, c’est accepter de voyager autrement. On ne part pas à la découverte d’une ville trépidante ou d’un paysage spectaculaire. On part dans une lenteur. On voyage par l’oreille, par l’œil, par la peau. On écoute le vent glisser sur l’eau, on sent la moiteur de l’air, on perçoit la densité des odeurs végétales. Les marais deviennent un territoire intime, où chaque recoin nous raconte une histoire, où chaque bruit est une parole. Un monde où la nature devient refuge, mais aussi miroir de nos blessures. Et où la mort fait partie intégrante de la vie !
Voyager, ce n’est pas seulement changer de pays. Parfois, c’est accepter de se laisser traverser par une histoire, par une voix, par un paysage. Et Là où chantent les écrevisses nous rappelle que les marais, eux aussi, sont une destination. Une étendue mouvante, mi-terre, mi-eau, bercée par le bourdonnement des grenouilles à la tombée du jour. Les marais ne sont pas une nature apprivoisée, encore moins domestiquée. C’est une nature brute, foisonnante, presque mystérieuse.
Alors… Partir en voyage dans les marais ! Vraiment ?
Absolument. Ce voyage n’est pas une simple carte postale. Les marais sont beaux, oui, mais ils sont aussi menaçants. La vase colle aux pieds, la solitude pèse, la violence humaine n’est jamais loin. Des hommes passent à proximité de Kya, troublent son silence, saccagent l’harmonie fragile de la nature. Ils traversent le monde de Kya comme les intrus qu’ils sont ! Parce qu’eux ne comprennent rien, ils viennent juste se servir, y compris de la jeune femme.
C’est là toute la force du film : nous faire sentir à quel point un paysage peut façonner une vie. Les marais, pour Kya, sont une patrie.
Les marais nous questionnent…
Ce voyage nous interroge : que reste-t-il en nous de cette capacité à nous émerveiller devant la nature ? Que reste-t-il de cette relation organique, quand on marche sur l’asphalte et qu’on vit au rythme des moteurs ? Là où chantent les écrevisses nous rappelle qu’il existe des mondes parallèles, plus lents, plus fragiles, plus secrets.
La réalisatrice, Olivia Newman, a filmé les marais comme on filme un visage. Elle rend tangible cette beauté. Chaque plan est une invitation au voyage, pas seulement géographique, mais intérieur.
Voyager, c’est parfois prendre un avion et traverser un océan, mais c’est aussi accepter de s’immerger dans un univers inconnu.
Alors, si vous voulez partir sans bagages, sans valises, laissez-vous porter par ce film. Laissez Kya vous guider, laissez les marais vous envelopper. Car voyager, c’est aussi ça : apprendre à voir autrement. Judith Lossmann



